Les Zigidaws de Ricardo Ozier-Lafontaine, ou les promesses d’une Amérique rêvée

 

 

 

L’Art, conçu avec passion, et apprécié comme il se doit, ne se laisse pas simplement voir. Il nous saisit et nous entraîne dans des aventures intérieures aux développements imprévisibles. Avec la série des Zigidaws de l’artiste martiniquais Ricardo Ozier-Lafontaine, l’expérience du visiteur commence par la surprise et l’admiration : ces curieux personnages anthropomorphes ou zoomorphes, en noir, gris et blanc, et parfois marqués d’un intrigant point rouge, montrent des compositions, des détails et des variations extraordinaires ; ils se détachent dans un espace clair ou au contraire, d’un noir de jais. Sans tarder, le charme opère. Les figures nous abordent, de leur regard profond. Elles s’animent, pour nous transporter dans un monde merveilleux, mais aussi familier…

A leur façon, les Zigidaws illustrent la relation entre l’art, le mythe et la magie, mise en lumière par Claude Lévi-Strauss. Engendrés la Caraïbe millénaire, ils évoluent une Amérique rêvée, où règnent les esprits et les mystères. Leur attitude, leurs attributs, leur individualité et leur complexité en font, naturellement, des êtres de pouvoir, dont l’importance est aussi soulignée par le fond des œuvres. Par ailleurs, ils sont caractérisés par la profusion de l’iconographie qui constitue leur corps et parfois leur environnement, donnant une impression d’horreur du vide ; cette abondance chargée de vie semble lier nos génies à la conception d’une nature prolifique.

 

Et puis il y a le point rouge qui « frappe » certains Zigidaws au cœur. Comment l’interpréter ? Gardons-nous d’une réponse trop simple, et rappelons-nous que dans l’Amérique précolombienne, la couleur rouge était associée à un symbolisme puissant, mêlant le sang, le pouvoir et le sacré.

 Les Zigidaws rappellent de nombreuses images rituelles précolombiennes, présentes dans l’art rupestre (si riche dans la Caraïbe), la sculpture (comme dans le cas des idoles taïnos), la fresque, la céramique et bien d’autres formes d’art. Un aspect particulier, l’imbrication des figures, fait irrésistiblement penser à l’art des peuples autochtones de la côte nord-ouest de l’Amérique. Leurs masques ont fasciné Lévi-Strauss, pour qui ils exprimaient « l’omniprésence du surnaturel et le pullulement des mythes ». 

Les êtres protecteurs révélés par l’œuvre de Ricardo Ozier-Lafontaine se nourrissent de leurs origines caribéennes et de traditions ancestrales diverses, tout en vivant au rythme d’une créativité dynamique et de métamorphoses. Fondamentalement libres, ils ne limitent pas leur action à une époque, une culture ou une région particulière. Ils s’adressent à tous les hommes qui veulent bien leur prêter attention, pour tenter de leur donner conscience de la « grandeur qu’ils ignorent en eux », comme dirait André Malraux.

 

Sébastien Perrot-Minnot

Ducos, le 28 mai 2017.