Texte de Jean MARIE-LOUISE

Jean MARIE-LOUISE, (Lamentin, Martinique,1949) a été Conseiller pédagogique départemental en arts visuels et Coordonnateur départemental pour l’éducation artistique et l’action culturelle.  Il a publié des articles, recherches, études, analyses critiques et entretiens avec des artistes dans :

-des livres ( « La peinture en Martinique », HC éd., 2007 ;  « Joseph Khokho René Corail artiste et  militant », HC éd., 2008 ; « Louis Laouchez, une vie nomade », HC éd., 2009 ; «Mythes, croyances, religions et imaginaires », HC éd., 2012),

-des revues et magazines spécialisés (Recherches en Esthétique- Revue du CEREAP n° 1, 2, 5, 6, 9, 11, Cimaise n° 265, Art Absolument n° spécial déc. 2010), 

-des catalogues d’exposition (dont «Rencontres photographiques en Caraïbe », 2001 ;« Couleurs de pêche», 2003 ; « Dumas Jean-Joseph, volume, matière, graphisme » ; 2009 ; « Entrevues, Photographie contemporaine en Caraïbe », 2009 ; « Rendre Hommage à l’Atelier 45 », 2016 ; « Louis Laouchez, Chemins de mémoire », 2016 ; « Khokho René-Corail, La vie secrète d’une révolte », 2017 ; « Alexandre Bertrand, Les couleurs de l’essentiel, 2017 ; R. Louise, Une quintessence précieuse, 2019..)

-des actes de colloques (« Appropriation », « Art et critique »).

On lui  doit également des conférences dans le cadre de colloques, symposium, rencontres, expositions (colloques du  CEREAP "Art et Appropriation", Pointe-à-Pitre, 1996 « Art et  Critique », F-de-F, 1997 ; Les mardis du CEREAP ;  Les 10 jours de l’art contemporain,  1997 ;  Semaine de l’art en Guyane, FE PALO WE, 1998 ; Colloque régional AGIEM 2000 ; Rencontres photographiques en Caraïbe, 2001 ;  Séminaire AGIEM Section  Martinique,2003 ; exposition Serge Hélénon « Repères » 2011 ; Symposium Art Contemporain de  la Caraïbe, 2011 ; Biennale du Marin 2015 ; Rencontre « Rendre hommage à l’Atelier 45 », 2016 ;» Rencontre autour de l’œuvre de L. LAOUCHEZ Fondation Clément, 2016 ; Rencontres autour de l’Exposition « Le geste et la matière », Fondation Clément,  2017 … ).

Il s’est occupé notamment de la conception et de l'organisation des expositions : « Dumas Jean-Joseph, Volume, Matière, Graphisme », Atrium, 2009 ; « Rendre hommage à l’Atelier 45 », Tropiques Atrium, 2016 ; « Louis Laouchez, Chemins de mémoire », Fondation Clément, 2016 ; « Alexandre Bertrand », Fondation Clément, 2017 ; « Khokho René - Corail » Fondation Clément, 2017; « René Louise, Quintessences », Tropiques Atrium, 2019 .

 

Photographe, il expose depuis 1980 (Martinique, Cuba, France, Côte d’Ivoire…). Ses Photogratures sont « des œuvres photographiques où une réflexion sur l’être martiniquais se manifeste dans des formes abstraites qui sont autant de moules dans lesquels sont jetés les pensées, les interrogations, les éléments de réponses qui s’offrent à construire une conscience plus lucide de la réalité ».

 

 

Ricardo Ozier-Lafontaine entend et voit l’imperceptible. C’est lui qu’il traduit et transforme. Il y puise l’interrogation qui est au principe secret de sa démarche et qui donne sens à ses recherches esthétiques et formelles. 

Ricardo Ozier-Lafontaine, quand il est porté par les battements inaudibles de l’instant présent, s’abandonne à l’attrait de l’imprévisible, se laisse aller à l’invention de tracés tout en courbes sinueuses, se livre à des réalisations instinctives, spontanées, s’en remet à la grâce d’une « écriture » enchantée dictée par les pouvoirs du subconscient qui entraînent la main. 

Voici une peinture graphique, dense et libre, puissante et magnifique, libérée de toute exigence représentative, remplie d’une poésie subtile, empreinte de merveilleux, dont le contraste net, la richesse formelle, l’intensité expressive, le tremblement vibratoire, contribuent à créer une ambiance irréelle, mystérieuse, étonnante et troublante.

 

Un travail très minutieux fondé sur une dualité chromatique. Tout part du noir et du blanc. Ils sont une base primordiale, la constituante fondamentale sur laquelle travaille Ricardo Ozier-Lafontaine.

Un blanc éblouissant, des entrelacs exubérants de lignes ondulantes, d’un noir extrême, errant à travers la surface du support. Noirs aussi : une constellation de formes indépendantes et obstinément répétitives, tracées alla prima, un foisonnement de motifs et de trames, un tissage né de multiples intersections et recoupements de lignes, un fourmillement de points, de hachures, de ronds, de stries, une combinaison luxuriante de signes soumise à un courant qui la gouverne et lui impose son ordre. Ils composent tous ensemble un labyrinthique, mais somptueux et harmonieux, emmêlement de rythmiques.

Ici le blanc et le noir comme deux contraires indissociables s’opposent et se complètent. La vivacité de leur confrontation et la vigueur de leur alliance génèrent une profusion prodigieusement dynamique qui emplit l’espace du subjectile, le sature, nie, absorbe, gomme, déborde ses limites. Leur affrontement constant et insistant suscite une sensation de mouvement qui défie l'œil. Le pouvoir fécondant de leur contradiction et de leur accord, joint à la beauté esthétique des signes qu’ils font naître, nourrissent des œuvres vivantes, aux équilibres habiles, peintes tantôt sur papier tantôt sur toile, souvent de grand format, déroulés au fur et à mesure de leur réalisation. 

L’œuvre de Ricardo Ozier-Lafontaine se reconnaît à la superposition, au rapprochement, à la combinaison, à la multiplication, à l'interaction des formes qui s’y constituent, à la manière qu’il a de les mettre en jeu les unes par rapport aux autres.

Elle s’élabore et se structure à partir d’une démarche, d’un ensemble de procédés, d’une méthode opératoire qui incluent une dose de hasard, une part d'intuitivité fine et pénétrante et un lien de sensibilité. 

Ce lien de sensibilité et d’intelligence noue ensemble un chemin esthétique, un geste artistique, une énergie, une volonté. Un chemin esthétique qui témoigne du parcours de l’artiste dans son inspiration. La portée d’un geste artistique qui fait naître à la fois le voulu et l’imprévu. Les traces de la direction et de la dépense d’une énergie puisée dans les contraintes posturales car cet art-là engage le corps. Une volonté créatrice à la fois moteur et ressource qui le conduit à expérimenter des propositions formelles pour traiter les problématiques qui revêtent, pour lui, une acuité particulière et qui irriguent ses pièces.  

Ricardo Ozier-Lafontaine découvre ainsi des voies, des manières, des répertoires de formes pour approfondir et réactualiser une série ou pour en créer et introduire une autre où se construit une nouvelle couche de sens. Chaque série s'augmente d’une substance, s’empare d’un essentiel, pour aller au-delà de ce que la précédente a signifié, décrit ou exprimé. 

Ses premières séries montrent la « force créante » des supports, des outils, des dispositifs, des procédures, des gestes, des attitudes qu’il sollicite et orchestre. Elles donnent à voir la pluralité des pistes ouvertes par un cheminement fondé sur la liberté d’imagination, la pénétration intellectuelle et le sens de l’élégance esthétique.

Elles révèlent surtout la manière dont il mobilise et questionne les imaginaires (l’africaine, l’européenne, l’amérindienne, …) qui l'habitent, aiguisent sa sensibilité, fertilisent sa réflexion, orientent sa perception du monde, informent sa subjectivité, l’aident à élaborer ses formes de pensée, renforcent ses ancrages, façonnent son rapport au réel, influencent sa façon d'être (caribéen).    

Ricardo Ozier-Lafontaine place au cœur de ses méditations et de ses processus de recherche toutes les composantes de ces imaginaires-là : les images (leur mobilité, leur tumulte), les représentations (leur subjectivité), les symboles (leur ampleur, leur pouvoir d'évocation et de suggestion), les rêves (leur langage, la profondeur de leur empreinte), les mythes (leur dimension étiologique, leur transcendance, leur métamorphose), les cosmogonies (leurs valeurs fondatrice et métaphorique), le présent (son poids).

Il explore la richesse des possibles offerts par les imaginaires qui sont en lui. Ils éveillent ses facultés créatrices. Ils éclairent les logiques qui sont au cœur de sa démarche. Ils sont le principe et le point d’engendrement de sa création. Ils sont le terreau primordial, la matière dans laquelle elle s’enracine. Ils sont la matière qu’il condense en signes pour présenter l’invisible et l’inaudible sur la toile, les faire tenir dans une narration cohérente, les inscrire dans un récit où se raconte notre histoire et se dit qui nous sommes. 

Dans les groupes de composition « Le vivant », « Les signes », « Les villes », « Le réel », s’évoquent la phase première, les évolutions, le développement successif, l’enchaînement des faits et causes qui ont abouti à l’être caribéen dans sa permanence, son essence et sa singularité ; qui ont mené aux caractéristiques spécifiques de sa réponse à toutes les questions au sujet du divin, de la transcendance et du sens de la vie, et qui ont débouché sur sa réalité présente. 

L’art de Ricardo Ozier-Lafontaine s’est d’abord préoccupé d’un retour à quelque chose de primitif, d’une remontée à des origines essentielles, de la remémoration d’une genèse. 

« Les intercesseurs » - silhouettes anthropomorphes immenses, délinéées, remplies de signes, figures en mouvement et en transformation dont l’aspect d’ensemble oscille entre déformation et reconfiguration, créatures surnaturalisées - sont venus, ensuite, confirmer qu’au cœur de son art il y a une spiritualité qui se vit sur le mode du religieux.

L'intercession est ceci : une pratique religieuse. C’est la prière pour les autres. L’intercesseur se place entre les personnes pour qui il prie et l’Etre suprême à qui il présente la prière. Il obtient pour ces personnes des choses réelles et précieuses. L’intercesseur comble un manque. Il établit un pont sur la brèche qui sépare l’homme des dieux. Il reçoit les besoins des hommes et les transmet aux dieux. Il reçoit les réponses des dieux et les communique aux hommes. Il prend sur lui un fardeau : il se charge d'un sujet et plaide sa cause devant les puissances supérieures.

L'intercession est aussi cela : « pratique sociale qui met en jeu des valeurs humaines de premier ordre ». 1 L'intercesseur n'établit pas seulement la communication entre les hommes et les dieux : les hommes peuvent compter sur son soutien pour créer ou recréer des liens positifs au sein du groupement dans lequel ils vivent. L'intercesseur produit du lien social au sein d’une communauté terrestre. Il est un témoin, un médiateur clairvoyant et bienveillant.

Avec « Les intercesseurs » l’art de Ricardo Ozier-Lafontaine nous a introduit dans le domaine de la spiritualité véritable : celle qui consiste à faire surgir le pouvoir d’élévation que l’homme porte en lui. Il nous a ramené aux sources d’une religiosité authentique : celle qui unit et fait sens, qui s'emploie à « recueillir » à rassembler le divers pour le relier et l'ordonner au principe d’une transcendance unificatrice. Celle qui intègre l’homme au mystère du Monde et en fait un acteur de sa fécondité et de son organisation.

Puis l’œuvre a profondément innové dans sa composition et sa construction. Elle a acquis une finesse et une complexité toute neuve. Elle a trouvé une autre marque distinctive dans un mouvement où le matériel et le spirituel s’unissent et avancent du même pas : Ricardo Ozier-Lafontaine la fait maintenant reposer sur la prise de possession d’un espace.

 

Elle marque un territoire physique, le définit, le circonscrit. Le territoire qu’elle isole, l’aire qu’elle occupe sont investis, mobilisés, sillonnés par les architectures abstraites de formes : la matière graphique se délie, s'étend, se déploie sur les faces d’une tenture qui descend, à la verticale, du plafond. Elle revêt avec abondance deux grandes toiles rectangulaires étendues au sol, disposées en croix.

 

Elle orne les répliques d’œufs, couvre les reproductions de fruits, se répand sur l’assemblage énigmatique d’objets qui viennent s’agréger et participer à la construction et à l'inscription spatiale de l’ensemble. Elle recouvre un volume érigé au milieu du dispositif. 

Cette démesure de motifs plus ou moins complexes, leur splendide déploiement, leur diversité un peu déroutante, font songer aux firmas de la santéria, du palo monte et de l'abakuá. Ce rapport, ce rapprochement, toutefois, n’est pas d’imitation. La ressemblance vient de ce que les firmas sont pareillement « écriture » proliférante, signes graphiques saturant l’espace.

 

« À l’intérieur des sanctuaires, on les trouve sur tout type de surface : sol, murs, tables, portes et fenêtres. Les artefacts en sont eux aussi recouverts : le chaudron, les tambours et même les objets les plus anodins comme les noix de coco, les œufs ou les cigares dont les paleros se servent pour leurs rituels. […] Les corps des participants sont également marqués : ceux des initiés, des patients et même des animaux destinés aux sacrifices ».2 

Dans les religions afro-caribéennes, les firmas, nous dit-on, contribuent à l’action rituelle. Elles sont les éléments d’un langage ésotérique crypté qui sert à invoquer, à figurer ou présentifier des agents non humains convoqués par le rituel, à agir sur ces entités, à les faire agir, à les ancrer dans un sanctuaire.

 

Elles permettent d’instaurer avec eux un rapport dialogique, de les connecter aux autres éléments du dispositif rituel : les participants et les artefacts. 

L’installation de Ricardo Ozier-Lafontaine parle en secret de l’univers religieux, mythologique et mystique de la santería et du palo monte. Elle plonge ses racines dans leur art liturgique, leurs pratiques cultuelles, leurs dispositifs et processus rituels, les contextes d’usage et les aspects iconiques de leurs graphismes.

 

Elle reconfigure leurs aspects esthétiques pour bâtir un univers visuel singulier, trouver ses propres traits distinctifs et se fonder un caractère original et exclusif.  Elle est façonnée, symboliquement et matériellement, pour délimiter un endroit particulier, déterminer un domaine séparé, inviolable. Elle transforme un lieu ordinaire.  Elle le sacralise, le détache du milieu environnant et le rend qualitativement différent. 

Elle le place sous l’autorité tutélaire d’une instance transcendante, d’une présence invisible qui lui confère une vitalité et une teneur spéciales. Le résultat : une construction dont le pouvoir de suggestion, éveille en nous des idées, suscite en nous des sentiments, avive notre esprit, nous pousse à réfléchir, à mettre en œuvre notre conscience.    

Elle tient à la fois de l’œuvre artistique, de l’espace de culte, du lieu de pratique rituelle : c’est dans cette polysémie qu’apparaissent les conceptions qui la sous-tendent.

Ricardo Ozier-Lafontaine conçoit son installation comme participant à une recherche spirituelle et à une quête de l’authenticité humaine, de la vérité sur nous, de la vérité que nous sommes. Ses interrogations spirituelles, ne concernent pas seulement une profondeur d’être et un sentiment de plénitude. Le besoin de bien-être et de paix intérieurs s’accompagne d’un besoin d’assomption, de la nécessité d’une ascension de l'esprit et du désir de comprendre l’humain.

Cette recherche et cette quête empruntent une trajectoire qui mobilise la notion de sacré. Ricardo Ozier-Lafontaine a conceptualisé une double notion du sacré. Une première où le sacré est cela qui fait signe vers un au-delà des choses ordinaires et communes, vers un ailleurs, un monde à part, où se trouve la seule réalité : celle qui vaut absolument et ne peut être approchée sans précaution particulière. Une seconde où le sacré est cela qui « construit des médiations grâce auxquelles les hommes font communauté ».

Pour lui, entrer dans l’univers du sacré c’est entrer en relation avec un absolu, avec une altérité fondamentale.

Son installation parle du sacré au sens de la manifestation d’un absolu, d’une réalité essentielle, indépendante, achevée, dotée d’une immutabilité ; au sens d’une réalité qui dépasse la vie et, en même temps, pèse sur elle, la touche, la pénètre. 

Pour que l’absolu donne des signes de sa présence et de son existence, il faut rattacher au sacré des objets, des lieux, des actes, des gestes, des mouvements et des moments déterminés. 

Chez Ricardo Ozier-Lafontaine l’espace occupé, la manière dont il est occupé, la prolixité du graphisme, les objets, leur nature, leur nombre, leur agencement, la manière dont sont disposées les toiles composent une scène dans laquelle le sacré se matérialise et l’absolu peut se manifester. 

Son installation parle aussi du sacré au sens d’une relation essentielle qui unit les hommes : d’une attache dont la solidité, la fermeté et l’efficience, sont perçues et ressenties quand les consciences, se rapprochent et communient dans une expérience partagée, profonde et marquante, où s’éprouve la cohésion du groupe, où s’opèrent la consolidation, la réaffirmation, l’affermissement d’une identité collective. 

D'un côté, le sacré comme inséparable d’une réalité absolue, ontologique, transcendante ; d'un autre côté, l'immanence du sacré. Une communication avec l’invisible et une communication avec l’humain : Ricardo Ozier-Lafontaine inscrit le sacré dans une alliance du spirituel et du temporel. Il pose le sacré comme une construction syncrétique où l’absolu se marie à notre histoire en sa singularité, aux aspects particuliers du passé, à la suite de circonstances uniques, à la continuité fondatrice par quoi se définit le caribéen.

Les religions afro-caribéennes témoignent de l’aspiration des hommes à l’Absolu, de leur confiance en des présences invisibles et tutélaires.

Leurs cultes, manifestations, chants, prières, sacrifices, offrandes, … s’adressent à des divinités : Divinité de la terre, Dieu du feu, Déesse des fleuves et de l’eau douce, Maître des plantes et de la forêt, Maîtresse des tempêtes, des éclairs et du vent, Dieu de la guerre, Maître du fer, Dieu des idées, Maîtresse des océans, Divinité de la sensualité et de l’amour … ; un panthéon de créatures solennelles, intermédiaires entre un Etre souverain inaccessible, et les hommes.

 

C’est en elles que se concentre le sacré ; la sacralité n’atteint et n’impressionne les êtres humains qu’à condition qu’ils entrent en contact, selon des modalités pratiques codifiées, avec ces dieux. L’accès à la réalité essentielle est leur privilège. Il faut entrer en relation avec eux, être le médium à travers lequel ils se signalent pour être touché par la force supérieure dont ils sont le substitut, pour en recevoir les bienfaits salutaires.  

Dans ces religions, l’idée la plus importante, celle qui domine et gouverne est celle de médiation.  Cette médiation, l’installation de Ricardo Ozier-Lafontaine vient la reprendre et l’accomplir. 

Elle se fait interface entre la réalité objective et la sphère d’un « tout autre », principe sans principe, isolé du monde, hors des choses, hors d’atteinte, caché dans un invisible, un non-tangible.  Elle se propose comme le lieu et le moyen de l’expérience médiate d’une transcendance, et d’une expérience collective où s’opère le rassemblement, et la réconciliation d'une communauté humaine. 

Elle ne rompt pas avec la religiosité du sacré. Mais elle envisage aussi la possibilité de l’extension du sacré au-delà de la sphère religieuse. Elle active sa dynamique à sortir de la religion, à circuler et à se répandre, à agir, à affirmer ses vertus opératives dans l’univers social profane. 

À travers elle, le sacré prend une apparence sensible. Elle se fait visible mais elle se révèle aussi dans une sensation d’énergie ou de force, dans le sentiment d’un état de recueillement, elle se donne comme une émotion intimement et intensément ressentie.

L’installation de ROL brise les frontières entre l’artistique, le spirituel et le sacré. Elle les met en contact et en interaction, les accorde et les joint, par la création de passerelles esthétiques et de formes symboliques dont le dialogue rend plus fluide le passage de l’un à l’autre.

Elle s’accore aux convictions culturelles et religieuses qui sous-tendent la vision du monde, l'être au monde particuliers du caribéen, son insertion dans son environnement concret, social et naturel, et son expérience d’une « réalité d’une autre nature » que la réalité ordinaire.

 

Cette œuvre, centré sur l’espace et la matérialité, est le produit de préoccupations métaphysiques et inquiètes de Ricardo Ozier-Lafontaine, et des états d’esprits, des états internes provoqués par les sollicitudes de la société qui le tracassent ou le tourmentent, l’émeuvent ou le remuent, mais le stimulent et l’incitent à créer. Elle témoigne de la conscience sociale, culturelle, politique qu’il a de son temps.

Il faut cette conscience-là pour vouloir travailler à la restauration du spirituel et penser la nécessité, la justesse et la consistance du sacré, alors même que nous sommes dans un monde « désenchanté », sécularisé « désacralisé, plongé dans la « misère symbolique » d’un espace avant tout marchand qui instrumentalise l’être sensible en consommateur ou impose science et technologie comme modes dominants d’être au monde : « Notre modernité s’est constituée comme modernité en émigrant hors du cosmos sacré ». 3

L’œuvre de Ricardo Ozier-Lafontaine est une réponse aux options du monde actuel. Elle participe à l’expression d’une protestation. Elle articule la démarche artistique à un point de vue idéologique et éthique. Idéologique, pour s’élever contre le matérialisme, la superficialité et la futilité de ce monde ; pour ouvrir la voie d’une résistance au discours dominant univoque ; pour dessiner un retour aux promesses véritables de la spiritualité dénaturées par la déification des jouissances matérielles.

 

Ethique, pour faire venir le sacré comme instrument décisif dans la détermination et la découverte des valeurs ; pour convoquer le sacré en tant que source d’une dynamique axiologique qui fait une large place « à la transcendance, au dépassement, à l’engagement, à l’expérience de l’altérité », à l'élaboration d'un destin commun.

Jean Marie-louise

Ducos, mai 2020

 

 

 

1- François Rossier, L'intercession entre les hommes dans la Bible hébraïque.

2 - Les signatures des dieux. Graphismes et action rituelle dans les religions afro-cubaines,Julien Bonhomme et Katerina Kerestetzi, https://doi.org/10.4000/gradhiva.3044

3 - Extension du domaine du sacré, Stéphane Dufour et Jean-Jacques Boutaud,, https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.8329